Des cadavres. Par milliers. Par millions.

Ils s’entassent et pourtant on ne les voit pas vraiment. Ce sont des cadavres normaux. Transpercés par une violence normale.

C’est une tradition millénaire que de mourir violemment. Une tradition qui se passe de père en fils, comme un beau flambeau qui nous consume tout entier. Qui nous consume souvent dans l’indifférence la plus totale. Qui fait de nous des cadavres invisibles.

Dans nos journaux, il y en a plein des cadavres invisibles. On prend grand soin de ne jamais les nommer. Voyez par vous-même :

« Ces actes sont perpétrés sur de milliers de migrants, dont des femmes et des enfants, retenus dans des centres de détention en Libye » (BBC)

« …tuant neuf civils et en blessant 42 autres, dont des femmes et des enfants. » (Metro)

« Au moins 80 migrants, dont des femmes et des enfants, sont portés disparus après un naufrage…» (Libération)

Cette phrase « dont des femmes et des enfants » ça veut dire quoi au juste? Ça veut dire qu’on a dénombré quelques victimes anormales parmi les cadavres normaux? Ça devient newsworthy d’un seul coup, comme si des gens qui n’étaient pas supposés mourir violemment enflammaient soudainement les salles de presse.

Car on le sait, les femmes et les enfants sont beaucoup plus vulnérable à la violence, surtout en zone de guerre. Une femme ne pourra pas prendre une rafale de balle dans la poitrine aussi bien qu’un homme pourrait le supporter. Et un bambin ne pourrait pas survivre à l’éclat de l’obus avec la même aisance que l’homme adulte. Un homme c’est fort. Et s’il meurt, c’est parce qu’il l’aura cherché un peu de toute façon. Non?

Regardez du côté de la Syrie : on sait depuis longtemps déjà que 90% des victimes de ce conflit sont des hommes. Et pourtant notre très généreux gouvernement canadien décide d’accueillir à bras ouvert des milliers de réfugiés… tant qu’ils sont des femmes et des familles.

Qu’est-ce que ce genre de politique passe-t-elle comme message? Si le gouvernement canadien donne la priorité aux personnes qui ont le plus faible risque d’être victime de la guerre, je me dis que soit : 1) il est bien mal informé, soit : 2) les hommes constituent pour lui des victimes normales de la guerre, ou bien soit : 3) cela fait bien l’affaire de notre gouvernement de laisser la chair à canon sur place.

Pas seulement ailleurs

Et si seulement ce désastre se limitait à la guerre… On n’a pourtant pas à regarder très loin si on veut trouver des cadavres invisibles.

Les victimes normales font la unes sans arrêt. L’attrape c’est qu’on ne les mentionne jamais. C’est un tour de force quand on y pense bien!

Prenez le cas des femmes autochtones assassinées ou disparues. Elles font les manchettes depuis des années déjà et avec raison. C’est une tragédie toutes ces vies gâchés. On doit en parler et trouver des solutions pour enrayer ce fléau. Par ailleurs, est-ce qu’on vous a déjà dit que 70% des autochtones assassinés ou disparus sont des hommes?

Comment se fait-il qu’aucun média ne mentionne ce fait? Qu’aucune manifestation n’est prévue pour ces victimes masculines, tuées ou disparue dans une proportion plus que deux fois plus élevée que les victimes féminines? Je crois qu’au fond de nous-même, nous avons la réponse à ces questions.

Ce sont les cadavres invisibles d’une violence normale, parce que nous acceptons de détourner notre regard.

 

Arrêtons de juger les victimes 

Dans un monde idéal, chaque victime devrait avoir droit à notre compassion. Chaque personne a son histoire, mais a autant le droit à la sécurité et à la vie que son prochain. S’il est un soldat, un criminel ou un toxicomane, on ne devrait pas se permettre de juger sa vie pour effacer sa mort. Une victime = une victime.

On est pas plus mort ou blessé si on est une femme ou un homme. On est pas plus mort ou blessé si son agresseur est du sexe opposé ou non. Si on est victime, c’est que son agresseur a eu le dessus, dans tous les cas. Une victime = une victime.

Et si on commençait par-là? Nommer une victime quand elle en est une? Parce qu’à force de ne pas s’occuper de nos cadavres invisibles, en attendant ils s’empilent dangereusement.

Louis M.