Dans une société capitaliste, on se mesure surtout aux autres par ce que l’on possède et ce que l’on gagne. Nos possessions matérielles et notre salaire sont les indicateurs de notre statut social. De notre place dans la société en quelque sort.

Il est normal que dans cet environnement l’une des revendications féministes les plus importantes soit cette équité salariale tant recherchée. Parce que oui, si les femmes ont accès à moins de richesses, dans la logique capitaliste elles ont aussi une place moins privilégiée dans la société. Moins de revenu et d’épargne veut nécessairement dire moins d’occasions d’investissement et de croissance, ou d’avancement social.

Je comprends parfaitement ces revendications. Mais pourtant, de mon point de vue d’homme blanc d’Amérique, quelque chose sonne faux…

Le cas Uber

Nous connaissons tous l’entreprise Uber: une plateforme web qui donne l’occasion à des propriétaires de voiture d’offrir leur service comme chauffeur, un peu comme des taxis. Ce service repose sur une application qui est fournie aux chauffeurs, qui les met en relation directement avec les clients. Les déplacements sont facturés automatiquement par cette application en fonction du temps de déplacement et de la distance parcourue.

Bien que cette application et son fonctionnement soit le même pour un chauffeur masculin ou féminin, il semblerait que les chauffeurs hommes gagnent 7%  de plus pour chaque heure travaillée, comparé aux femmes effectuant le même travail. Cet écart entre les salaires a été démontré par une équipe de chercheurs à l’université Standford (dans cette étude) qui ont regardé à la loupe les données de 1,87 million de chauffeurs (dont 27,3% de femmes).

Ce qu’il y a de particulièrement intéressant avec Uber c’est qu’en principe tous les chauffeurs devraient être égaux devant le système: chacun gagne le même montant en fonction de la course, chaque chauffeur peut travailler les heures qui lui conviennent et il peut aussi choisir l’endroit où il travaille. Ce qui en principe favoriserait les femmes selon les explications d’inéquité salariale habituelles (horaire inflexible, tâches domestiques, etc…).

Et pourtant, les hommes gagnent toujours 7% de plus de l’heure. Pourquoi? Les chercheurs ont identifiés ces trois facteurs qui expliquent cette différence:

1- Les hommes ont tendance à conduire dans des zones qui sont plus payantes.

2- Les hommes ont une plus grande expérience du système Uber car ils conduisent en moyenne plus d’heure par semaine, leur donnant un avantage dans la courbe d’apprentissage.

3- Les hommes conduisent en moyenne plus vite que les femmes, ce qui rentabilise leurs courses d’avantage.

Donc même devant un système qui est aveugle au genre du travailleur, l’homme continue de gagner plus que la femme. Fascinant tout de même! Décourageant par contre, en ce qui concerne l’espoir que les hommes et les femmes gagnent un jour le même salaire.

Si on résume, il faudrait que les femmes travaillent plus d’heures, choisissent les courses les plus payantes en fonction des zones et qu’elles conduisent plus vite. De cette manière elles pourraient rattraper le salaire horaire des chauffeurs masculins.

Mais ont-elles le choix de prendre ces décisions? La réponse féministe traditionnelle est non. Les femmes n’ont pas le pouvoir de changer les facteurs qui les désavantagent au travail, car elles sont désavantagées de façon systémique. Ce à quoi je répondrais… je suis d’accord! Par contre, la réponse masculiniste à ceci devrait être: les hommes sont aussi désavantagé par ce système, mais simplement pas au même endroit.

Quand je lis que les hommes gagnent plus car ils conduisent plus rapidement, je lis en fait que 75% des chauffeurs décédés sur la route sont des hommes.

Quand je lis que les hommes sont avantagés car ils conduisent plus d’heures par semaine, je lis en fait que ceux-ci passent moins de temps avec leur famille et avec ceux qu’ils aiment.

Gazon vert comme les billets

Dans une société capitaliste on se compare en premier lieu à ce que l’on gagne et ce que l’on possède, donc il est normal de vouloir en avoir autant. Mais ce n’est pas parce que le gazon semble plus vert chez le voisin que la situation est plus rose pour autant. Je crois que fondamentalement, en Occident les femmes sont désavantagées financièrement et les hommes sont désavantagés au niveau de la qualité et de la durée de vie.

Car pour gagner plus, il faut travailler plus longtemps et prendre plus de risque. Cela a un coût humain nécessairement. Est-ce que c’est bien ce que les femmes veulent réellement? Ce n’est pas ce que l’on appelle échanger quatre trente sous pour une piastre?

Car en tant qu’homme je ne trouve pas acceptable de voir cet écart diminuer sans qu’en contre partie les femmes assument une part équivalente du coût humain. Ou bien que d’un autre côté les hommes obtiennent un part équivalente d’amélioration de qualité de vie. C’est ça l’équité. Et c’est pour cette raison que les femmes qui conduisent des Uber n’obtiendront pas une augmentation de 7% sur toutes leurs courses pour égaliser leur salaire, car ce ne serait pas équitable.

Et si l’équité était un piège?

Quand j’écrivais un article sur le maquillage pour hommes, ma copine m’avait servi un avertissement: « fais attention à la dépendance aux cosmétiques, c’est un piège ».

À mon tour de servir un avertissement: l’appât du gain, c’est un piège.

Gagner plus nous rend plus compétitif dans l’arène capitaliste, mais on y joue un jeu terrible. C’est un jeu où il faut conduire toujours plus vite que les autres. Au plus fort la poche et tant pis pour les perdants.

Je me permet de vous rappeler une des demandes féministe de base: que les hommes s’investissent plus à la maison avec leur famille et dans les tâches ménagères. La raison même de l’absence des hommes à la maison est cette priorisation du travail. Avec l’équité salariale nous répliquons ce même modèle, qui éloigne le parent de la maison. Bonjour la femme de ménage (ou l’homme de ménage!), les plats congelés et les camps de jour pour les enfants.

Je suis un entrepreneur qui a sa petite entreprise à Montréal. Je suis père également. J’ai beaucoup travaillé dans ma vie, mais depuis que je suis père j’ai fait le choix conscient de gagner moins, pour avoir plus de temps avec mes enfants et améliorer ma qualité de vie. Et si c’était ça aussi l’équité salariale?

– Louis M.