Il n’y a pas si longtemps, j’étais sur la plage d’une grande ville du Moyen-Orient à me prélasser au soleil. Une plage qui ressemble à beaucoup d’autres dans le monde, à la différence près que dans ce pays je ne pouvais siroter un pina colada (alcool interdit), ni embrasser ma copine publiquement (démonstration d’affection interdite). Oui oui, il y a bien des écriteaux qui spécifient qu’il est interdit de se rouler une pelle sur la plage!

Après quelques heures au soleil, je fais ce que je pourrais faire aussi sur toutes les autres plages du monde : du people-watching. Et ce qui me frappe c’est l’incroyable diversité de l’habillement des femmes qui s’y trouvent. Elles portent des strings, des culottes brésiliennes, des bikinis, des maillots une pièce, des paréos, des robes de plage, des vêtements longs et même des burquas. Des vêtements et des maillots qui se déclinent aussi dans toutes les couleurs et motifs imaginables : des noirs discrets, des blancs chics, de motifs fleuris ou à pois, des jaunes canari, des roses fushias, des bleus électriques…

Du côté des hommes, quel contraste! Ici il n’y a que des shorts-maillots. Ils varient d’une longueur entre un pouce en dessous du genou à un pouce au-dessus. Et côté couleur, on n’en voit que très peu en dehors du noir, gris, bleu marin et rien de très flamboyant… Il y avait bien un homme en speedo sur la plage, mais c’est comme si j’avais trouvé Charlie.

J’étais au Moyen-Orient, mais j’aurais bien pu être n’importe où dans le monde. De mon expérience les hommes sur les plages s’habillent tous à peu près de la même façon, que ce soit en Amérique Latique, en Europe ou en Asie. Pourquoi nous contentons-nous de si peu de possibilité et de variété?

 

Pressions sociales

Nous parlons collectivement beaucoup (et avec raison) de la pression sociale que les femmes ont par rapport à leur apparence. Leur devoir d’être belle, mince, jeune et séduisante. La logique de cette pression sociale chez les femmes se concrétise dans des actions. Elles achètent du maquillage, portent des souliers inconfortables ou des robes difficiles à enfiler. Et en retour elles se sentent valorisées. Ou du moins elles ont achetées la paix sociale qui leur permet de continuer leur journée sans avoir l’impression de se faire juger.

On ne parle pratiquement jamais de pression sociale concernant l’apparence des hommes. Il y a une bonne raison à cela : la dynamique de cette pression est exactement à l’inverse de celle des femmes. Chez celles-ci la pression les pousse à poser des actions, mais dans le cas de l’homme la pression social le pousse plutôt à éviter des actions. Et comme il est plus facile de constater un comportement ou une situation par sa manifestation plutôt que par son absence, il est normal d’accorder plus d’intérêt à ce qui nous est visible.

Pour vous illustrer ces dynamiques, comparez ces situations hypothétiques vécues par Julie et de Sébastien sur leur lieu de travail:

  • Julie décide d’aller travailler ce matin pour la première fois sans aucun maquillage.
  • Sébastien décide d’aller travailler ce matin pour la première fois avec un maquillage complet.

Ou…

  • Julie décide de se mettre à l’aise et d’aller travailler en jeans et en t-shirt.
  • Sébastien laisse tomber la chemise et va travailler en robe pour la première fois.

Ou encore…

  • Julie s’accepte comme elle est et va travailler sans se raser les jambes.
  • Sébastien met un short très court qui met en évidence ses jambes épilées.

 

Dans un milieu de travail que l’on pourrait qualifier de “normal” au Québec ou en ailleurs occident, toutes ces décisions seraient difficiles à prendre en raison de cette pression sociale. Vivement que l’on discute de la pression que vivent les femmes! Maintenant il est également temps de s’ouvrir à celle vécue par les hommes, qui est tout autant omniprésente.

 

Un pantalon pour femme et une robe pour hommes

Je vais essayer d’illustrer la façon par laquelle cette pression sociale vient à être imposée aux hommes, et cela dès leur plus jeune enfance.

Mais avant de continuer il est important de préciser deux choses:

Premièrement, ce que nous définissons comme une apparence typiquement masculine ou féminine est une construction sociale. C’est-à-dire que collectivement, à un moment de l’Histoire et dans une société précise, nous définissions ce qui définit les vêtements genrés. Il n’existe pas réellement de vêtements masculins ou de vêtements féminins. À preuve, il y a quelques décennies seulement les femmes ne portaient pas de pantalons, car c’était un vêtement strictement masculin. On pourrait maintenant dire que certains pantalons sont particulièrement féminins, ce qui aurait été impensable il n’y a pas si longtemps.

On pourrait également imaginer un homme porter une robe avec les même bénéfices qu’une femme (frais en été, sèche rapidement après une baignade, une coupe qui met en valeur les jambes et le corps, etc…). Il n’y aucune raison de penser que la robe ne pourrait pas être un vêtement strictement masculin ou unisexe. Tout est une question de perception sociale. À l’opposé, un homme qui porterait un soutien gorge n’en retirerait aucun bénéfice. Nuance. L’idée est d’identifier ce qui peut être porté par tous et non d’émuler l’autre sexe.

Deuxièmement, la plupart des gens se complaisent dans cette pression sociale. Pendant des centaines d’années la majorité des femmes ne souhaitait vraisemblablement pas porter un pantalon, car le bénéfice de le porter était moindre que le poids du jugement social qui s’en suivrait.

De même que le bénéfice de porter une robe pour un homme apparaît pour la majorité d’entre nous comme négligeable comparé au jugement social appréhendé. Est-ce que le fait que nous entendons jamais des hommes revendiquer le “droit” de porter des robes ou du maquillage voudraient dire que ces possibilités ne nous intéressent pas? Que nous ne ressentons pas la pression sociale qui nous empêche ces comportements? Absolument pas!

À titre de comparaison, en 1895 seulement 4% des femmes de l’état du Massachussetts se sont prononcées en faveur du droit de vote des femmes. On peut imaginer que le contexte social de l’époque pouvait les empêcher d’imaginer les choses autrement que ce qu’elles étaient.

La réalité est que souvent on ne se donne même pas le droit d’imaginer que les choses puissent être différentes. Et il est aussi moins souffrant de ne pas se rendre compte de toutes ces possibilités auxquelles nous n’avons pas accès…

Comme nous ne pouvons blâmer les femmes de n’avoir demandé clairement le droit de vote en 1895, nous ne pouvons pas attendre à ce que les hommes soient indignés de la pression sociale qu’ils subissent maintenant. Ici je ne vous demande que de constater cette pression. Et de cette constatation viendra peut être par la suite des revendications. Nous en sommes encore à la première étape de ce processus.  

 

Se faire dire non

Cette pression sociale de l’apparence est imposée aux hommes dès leur plus jeune âge. Pour vous l’illustrer parfaitement, je vous invite à visionner un extrait du documentaire « Le Marchand » qui suit un vendeur ambulant en Géorgie (!). Ce film est disponible sur Netflix ici (désolé, il n’est pas disponible sur une autre plateforme…) et l’extrait en question se trouve à la minute 18:50.

Pour ceux qui n’ont pas pu voir l’extrait en question sur Netflix, en voici un résumé : un jeune garçon regarde les objets qu’un vendeur ambulant met en vente dans son camion. Son attention est attirée par un sac à main en paillettes. L’objet brille et semble attirer l’attention du jeune garçon, mais lorsque le vendeur s’aperçoit que le garçon est intéressé par ce sac à main il lui dit: « C’est un sac pour femme, pas pour toi ».

 

Ça semble innocent, mais vous venez de voir un comportement qui installe cette pression sociale de l’apparence chez ce jeune garçon. Au contraire d’une petite fille qui se sentira peut-être obligé de posséder un beau sac à main, ce jeune garçon a compris qu’il ne pourra jamais en posséder un. Pas plus qu’un objet recouvert de paillettes d’ailleurs.

Pourtant le désir naturel de cet enfant est de posséder un beau sac à main en paillettes. Cet objet lui serait autant utile qu’à une fille ou une femme. La beauté du sac le comblerait tout autant qu’une autre. Il n’y a aucune réalité objective qui fait qu’un jeune garçon ne devrait pas posséder un sac à main en paillettes, seulement le regard sévère de la pression sociale l’en détourne.

Ce jeune garçon continuera à se faire dire non des milliers de fois, tout au long de sa vie. Des non à répétition concernant une multitude de sujets: des couleurs qu’il ne peut pas porter, des tissus, des types de vêtements et d’accessoires, des comportements, etc…

 

Tous voilés

Si vous avez l’occasion d’aller dans un pays du Golfe Persique, je vous invite à observer de près des femmes en burqua (OK pas de trop près non plus!). Par la petit fenêtre qui dévoile ses yeux, vous y verrez un maquillage élaboré. Et sous sa burqua, vous y trouveriez probablement des “vêtements féminins” et des sous-vêtements en dentelle.

Autant de possibilités que l’homme moyen observé sur la plage précédemment ne se permettrait probablement jamais.

Nous portons tous un voile à notre façon. La burqua en est un exemple flagrant, mais aujourd’hui je vous invite plutôt à réfléchir aux effets de la pression sociale sur l’apparence des hommes. En essayant de mettre de côté vos idées préconçues, êtes-vous capable de porter un regard neuf sur la pression sociale vécue par l’homme? Dans quelle mesure celle-ci limite-elle ses possibilités d’expression? Non seulement dans ses choix concernant son apparence, mais aussi dans ses capacités d’expression globales (expression de son individualité, de ses sentiments, etc…).
Nous nous sommes trop longtemps voilé les yeux face à cette réalité masculine. Il est difficile d’imaginer que le sexe fort soit limité à ce point, lui que l’on décrivait comme tout puissant. Voilà ce qui, j’espère, pourra nuancer encore un peu plus nos points de vue et nos discussions en ce qui concerne les rôles de genre.

– Louis M.