La culture du viol, je la connais bien. Je la vie de l’intérieur depuis que je suis tout jeune garçon. Et mettons quelque chose au clair : je n’ai évidemment violé personne! Participer à la culture du viol ne fait pas de nous des violeurs. Et fondamentalement ça ne fait pas de nous de mauvaises personnes non plus. C’est une culture au sens large et je crois qu’on y participe tous à un certain degré.

Si j’admets d’emblée que je fais partie intégrante de cette culture, c’est premièrement pour me distancer de ceux qui nient son existence. Je reconnais que cette culture existe et qu’elle est problématique.

Dans un deuxième temps, je souhaite affirmer que je suis de façon générale en désaccord avec la vision qui nous est proposée de cette culture. Et je suis encore plus en désaccord avec les pistes de solutions qui sont généralement mise de l’avant pour combattre le problème.

Pour vous donner un exemple, je vous dirais que l’idée générale de présenter le consentement comme une solution à la culture du viol me laisse un goût amer. J’ai l’impression qu’on « womansplain » le consentement à une génération entière de jeunes hommes, qu’on les diabolise et surtout qu’on les rend responsable d’une culture à laquelle ils ne font que prendre part.

Bien sûr, personne n’est contre le consentement. Personne n’est contre la vertu. Je suis d’avis qu’il faut apprendre à tout le monde ce qu’est le consentement et s’assurer qu’il soit mis en pratique. Là où je suis en désaccord, c’est de penser que le consentement est une solution à la culture du viol. C’est comme si on disait aux gens que pour régler le problème du vol (et non du viol), il ne suffisait que de demander la permission avant de prendre un objet. C’est simple non? Le problème du vol est à jamais résolu! On aurait dû y penser avant.

Culture du vol

J’aimerais pousser l’analogie avec le vol plus loin. Lors de voyages récents j’ai été stupéfait de voir, dans certaines villes, des boutiques laisser leurs produits toute la nuit sur des étals dans la rue ou dans des passages de métro. Ma première réaction a été de me demander : pourquoi les gens ne volent-ils pas ces objets laissés sans surveillance? Je ne suis pas un voleur, mais je vis définitivement dans la culture du vol. Je sais pertinemment que si je suis un commerçant à Montréal et que je laisse mes produits dans la rue toute la nuit, à portée de tous, je vais me faire voler.

La bonne question ici est : pourquoi les gens volent-ils?

Est-ce que c’est socialement acceptable de voler à cet endroit? Est-ce que le taux de chômage est élevé? Est-ce que le pouvoir d’achat est affaibli par l’inflation? Y a-t-il la guerre, la famine? Le fait de dire aux gens de ne pas prendre un objet sans demander la permission va-t-il avoir un effet sur des gens qui ont cette pulsion de voler, si le vol est motivé par la faim? Le big picture est beaucoup complexe que le crime lui-même.

Alors voici la bonne question à se poser : pourquoi les gens violent-ils?

Est-ce que c’est parce que des gens ne s’assurent pas d’obtenir le consentement avant d’avoir une relation sexuelle? Non! L’absence de consentement ne fait que confirmer le viol, il ne l’explique pas. On peut expliquer un viol en particulier, par des faits et des gestes. C’est le rôle des policiers et du système de justice de faire la lumière sur cet événement isolé en amassant des preuves. Mais quand on parle de culture du viol, on ne parle pas de viols en particulier, mais d’un contexte, d’une culture, qui fait que ce genre de comportement se produit de façon répétée.

Comment alors définir et expliquer cette culture du viol à laquelle nous prenons part? À mon avis la réponse est tellement évidente et connue de tous qu’elle nous dérange profondément. La culture du viol, nous en sommes tous tellement partie prenante qu’il est très difficile de pouvoir l’accepter. Et surtout, d’envisager de changer.

Pour expliquer cette culture, je me suis amusé à construire une équation qui nous aiderait à comprendre la culture du viol. La voici :

 

(Rôles de Séductions X Force Physique)  X Hypersexualisation du corps = Culture du Viol

 

Laissez-moi m’improviser professeur de mathématique pour vous aider à déconstruire et comprendre cette équation!

Le premier élément de l’équation est les rôles de séduction. Ici je fais référence aux rôles traditionnels qui sont adoptés par une très grande majorité de la population (du moins en occident). C’est-à-dire que la femme a traditionnellement le rôle passif dans le jeu de séduction, cherchant à mettre surtout de l’avant sa beauté et ses attributs dans le but de séduire l’homme. Tandis que l’homme a un rôle séducteur actif, allant vers les femmes pour faire les premiers contacts et misant surtout sur son statut social et ses habilités intellectuelles (humour, etc…). Il chasse sa proie, dans le but de la séduire. La femme se laisse chasser et réponds aux avances, ou non.

Entre en scène le deuxième élément, la force physique. Élément clé de la culture du viol, car cette force permet la domination et crée la peur. La peur de dire non, la peur des conséquences, la possibilité de la violence, du viol et ultimement de la mort. Bien que les femmes ne soient pas dépourvues de force physique, il est évident que les hommes ont de façon générale une plus grande force physique qu’elles.

Le résultat de cette multiplication est que les « séducteurs » ont à la fois le rôle de chasser et le pouvoir de dominer physiquement. Ce qui est terrifiant. Vous en parlerez aux gazelles dans les documentaires de National Geographic.

Le troisième élément est l’hypersexualisation du corps de la femme. Ce n’est pas un élément clé de la culture du viol à mon avis, mais un multiplicateur. Un phénomène de société qui vient accentuer les effets de cette culture et qui la rends encore plus dangereuse. Si vous êtes un chasseur et que votre proie est glorifiée et que vos sens sont exacerbés, votre chasse n’en sera que plus intense. Jusqu’à en devenir une obsession.

Il faut à ce stade-ci mettre cette équation en contexte, sinon elle est vide de sens. Le contexte étant que cette équation s’applique aux masses, donc à des millions et même à des milliards de personnes. La très grande majorité de ces gens ne seront jamais violeur, ni même violé.  Ces rôles de séductions conviennent à beaucoup d’entre eux. Mais comme nous regardons de grands nombres, c’est là que la loi des probabilités entre en jeu et que nous voyons apparaître cette violence sexuelle systémique. C’est en prenant un recul sur ce qui nous apparaît à priori la « normalité » que nous voyons où la culture du viol se situe réellement.

Et c’est aussi là qu’on arrive où ça fait mal et où ça va choquer.  Et je tiens à préciser que ce n’est pas mon intention, mais je crois que c’est nécessaire d’y porter notre attention. Rien de très choquant à porter notre attention sur la partie active de la séduction, incarnée par les hommes, car c’est la partie la plus visible. Elle est facilement identifiable, on peut la pointer du doigt facilement. Et tant mieux!

Mais la partie passive de la séduction, portée par les femmes, où est-elle dans ce débat de société? Nous ne la nommons jamais, principalement parce qu’étant passive, elle est bien moins évidente à cerner. Et aussi parce que les féministes qui mènent ce débat adoptent un point de vue presque exclusivement féminin. Perdant au passage l’occasion d’ouvrir plus grand la réflexion.

Car si la culture du viol est composés par les éléments que j’ai mentionnés ci-haut (les rôles de séduction, la force physique et l’hypersexualisation), le rôle passif des femmes dans la séduction fait nécessairement partie de l’équation. Ce rôle passif s’exprime dans mille et une chose de la vie normale. Que ce soit le fait de se maquiller pour aller au travail ou bien se demander si ce pantalon vous fait de belles fesses. Ou que ces talons vous font de belles jambes…

Maintenant STOP! Je vous entends déjà arriver en hurlant que les femmes ont le droit de s’habiller de la façon qu’elles le désirent et que ce sont aux hommes de garder leur queue dans leur pantalon. Vous avez raison que les femmes ont le droit de porter ce qu’elles veulent. Tout comme les hommes d’ailleurs. Il n’y a pas de loi empêchant les hommes de se maquiller ou de porter des robes. Mais ce serait faux de penser qu’on peut s’habiller en faisant abstraction des rôles de séduction. Ceux-ci régissent notre société d’une manière tellement forte que ce serait irresponsable de penser que nous pouvons nous y soustraire en criant ciseau. Il nous faut prendre responsabilité de nos actes et de nos intentions de séduction, en tentant de comprendre le mieux possible le contexte dans lequel ceux-ci se produisent.

Encore STOP! Ne me mettez pas dans la bouche que j’ai dit que les femmes qui se font violer l’ont un peu cherchée si elles étaient vêtues de manière suggestive. Je pense que tout acte de violence, sexuel ou autre, est répréhensible. Et qu’il n’y aura jamais aucune bonne excuse pour poser un geste violent. Un violeur devrait être jugé pour son crime, point à la ligne.

Vous comprenez maintenant que je ne parle pas de limiter les libertés individuelles, ni de trouver un prétexte qui pourrait justifier le viol un tant soit peu. Ce dont je parle, c’est de prendre conscience de la responsabilité de chacun dans nos rôles passifs et actifs, qui nous ont conduit à cette situation déplorable. Avoir de l’empathie et essayer de comprendre l’autre, plutôt que se rejeter mutuellement la responsabilité.

 

Recalculer la séduction

Ce qu’il a de réconfortant avec une équation qui explique la culture du viol c’est que l’on peut se permettre de jouer avec les éléments qui la compose pour essayer de trouver une solution. On peut s’amuser à faire une règle de trois qui égaliserait les forces et qui règlerait le problème. Et si c’était aussi simple que ça?

Par exemple: si la source du problème découle du fait que le rôle de séduction actif incombe aux hommes ET que ceux-ci détiennent aussi l’avantage de la force physique, est-ce que le problème serait réglé si les femmes avaient le rôle de séduction actif? On pourrait imaginer qu’un homme « passif » pourrait aisément repousser les avances trop insistantes d’une femme « active ». L’homme serait un objet de désir qui pourrait dire non, sans peur.

On pourrait évidemment jouer avec cet équation de plusieurs autres façons, chacun y trouvant un équilibre qui lui convient. Ce que je veux surtout mettre de l’avant ici c’est que nous avons le choix, en tant qu’individu et en tant que société, de changer nos dynamiques. Nous ne sommes pas prisonnier de nos rôles de séduction qui perpétuent ce problème depuis des millénaires. Parce que si c’est ce que l’on veut réellement que de mettre fin à la culture du viol, on devra arrêter de rejeter aveuglément la responsabilité sur les hommes et commencer à se questionner sur notre rôle dans tout ceci.

– Louis M.